11.04.2008

Article de Thomas Pellerin-Carlin sur le capitalisme

Morale ou politique, quel est le meilleur remède aux maux du Capitalisme contemporain ?

 

Faillite d’Enron, parachute doré, affaire de l’UIMM, dès que des scandales économiques éclatent nos décideurs nous parlent de « moraliser le capitalisme ». Un tel appel est-il efficace ? Doit-on tabler sur la morale ou sur la loi pour guérir les maux de notre modèle économique dominant ?

Ce qui fait la force et la faiblesse du capitalisme pourrait être résumé par cette phrase : « Les vices des particuliers contribuent à la félicité publique » (1). Autrement dit, le capitalisme, puisqu’il s’appuie notamment sur « l’avidité insatiable » de chacun d’entre nous, est très efficace dans la création de richesses. En effet, on ne travaille jamais aussi bien que lorsqu’on a l’impression (fausse ou véritable) de travailler pour soi-même.

Dans Le capitalisme est-il moral ? Le philosophe André Comte-Sponville développe la thèse (aujourd’hui largement admise par les épistémologues et les économistes) selon laquelle le capitalisme, le système capitaliste, est amoral, c'est-à-dire qu’il ne connaît pas la morale, on prend ici le préfixe « a » dans son sens grec qui pourrait se traduire par « qui est sans ».

Nous voilà face à un problème. Si le capitalisme était immoral, on pourrait tenter de le moraliser : une morale, ça se change. Ici, le capitalisme ne connaît pas la morale… Face à cette impasse, il nous faut quand même faire en sorte d’améliorer le capitalisme par d’autres biais. Comment pouvons-nous faire ?

1) On peut s’en remettre aux individus. On peut en effet tabler sur la vertu individuelle, moraliser chaque individu pour en faire un être pétri de morale qui refusera d’entreprendre des actions immorales. On peut aussi s’en remettre à l’individu en supprimant toute loi contraignante pour que la « main invisible » (2) permette aux intérêts privés d’aller dans le sens de l’intérêt général.

2) On peut aussi créer et/ou modifier des lois dans le but de rendre les conséquences du capitalisme humainement et écologiquement supportables à long terme. On pourrait, par exemple, établir une véritable fiscalité sur les stock-options ou aller plus loin dans le principe « pollueur payeur ».

 

[Croyez-en le capitaliste convaincu que je suis,] Appeler à la moralisation du capitalisme semble avoir des effets pour le moins difficile à discerner. En appeler à une moralité sans faille des être humains participant à ce système ressemble à un vœu pieu. Il reste dès lors la Politique pour répondre aux dérives et dommages collatéraux du capitalisme moderne. Il serait possible de garder la morale pour nous, en tant qu’individus, pour ce qui est de notre vie personnelle et sociale, et de faire un peu plus de politique pour ce qui touche à la chose publique.

Dans ce monde, où richesse ostentatoire et pauvreté révoltante coexistent, ce que nous considérons comme socialement juste (mais qui est aussi économiquement efficace jusqu’à un certain point), c’est qu’une partie de l’argent détenu par les riches aillent aux pauvres. Comment peut-on assurer cette redistribution?

Il est possible d’adopter un discours moral envers les riches en prenant le risque de les culpabiliser. On peut aussi faire de la politique et (ré)inventer l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les droits de succession.

Tous les progrès sociaux, tous sans exceptions ont été obtenus, non par un gain de moralité (les riches d’hier ne sont pas moins moraux que les riches d’aujourd’hui) mais par des victoires politiques.

Si on compte sur la moralité des uns et des autres pour fixer leurs propres limites, on court à la catastrophe (la crise économique actuelle est là pour nous le rappeler). Imaginez cinq secondes qu’au lieu de faire sa loi sur la détention de sûreté pour lutter contre la récidive des pédophiles dangereux, M. Sarkozy ait dit « j’en appelle à la moralisation de la pédophilie ! ». La comparaison est osée me direz-vous, certes, mais elle n’est pas aussi absurde qu’il y paraît. En effet, qu’est ce qui motive les pédophiles à assouvir leur désir si ce n’est une pulsion insatiable ? Or, qu’est ce qui motive des millionnaires à s’enrichir encore plus en abusant de leur pouvoir si ce n’est, là encore, une pulsion insatiable ?

Croyez-vous sincèrement que l’écrasante majorité des gens (chrétiens génération Ier siècle après JC mis à part) vont, spontanément dire «Oh ! Mais je suis trop payé ! Réduisez mon salaire de 30% ! » ?

La Capitalisme, est un système provoquant des inégalités flagrantes et ayant des défauts énormes, à ce titre, il est légitime de le haïr. Pourtant, lorsque nous cherchons un système moins mauvais que le capitalisme, il nous est difficile d’en trouver un viable et acceptable par la majorité de la population. Heureusement, il n’y a pas un Capitalisme mais des capitalismes. Autrement dit, au sein de la grande famille du « capitalisme », il y a possibilité de créer un capitalisme « à visage humain » (ce qui pourrait être un capitalisme régulé par un Etat démocratique qui serait l’incarnation du peuple pleinement conscient de son propre intérêt). Cela relève d’un choix politique. Dans notre société, nombre de choses que nous croyons non choisies résultent en fait de choix. Le tournant néolibéral qu’a pris le monde dans les années 70-80 résulte d’un choix. A nous, jeunes gens qui avons le pouvoir de pétrir ce début de troisième millénaire, de faire notre choix.

Que souhaitons-nous ? Souhaitons-nous vainement prêcher dans le désert pour la moralisation d’un capitalisme chaque jour un peu plus sauvage ? Désirons-nous mobiliser toutes les forces progressistes et humanistes pour créer un capitalisme du XXIe siècle qui, parce que réguler par de justes lois décidées démocratiquement, sera humainement et écologiquement supportable ? Ou espérons-nous pouvoir inventer un modèle économique et social qui, parce que préférable au capitalisme, remplacera ce dernier ?

Laissons volontiers la première option à ceux qui aiment perdre inutilement leur salive. La seconde option paraît la seule envisageable à moyen terme pour une société démocratique. La troisième, si elle paraît lointaine et incertaine n’en est pas moins nécessaire.

Jean Jaurès disait qu’il fallait savoir « partir du réel pour aller à l’idéal ».

 

(1) In La Fable Des Abeilles de Bernard Mandeville.

(2) Croyance initiée par Adam Smith (père du libéralisme économique) voulant que la poursuite par chacun de son intérêt égoïste aboutisse à l’intérêt général grâce à l’action d’une main invisible.